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Jeudi 3 janvier 2008

 On nous traite de phénomène de société; pour nos familles, nous avons une tare ; pour les psy,  nous nous refusons à perdre notre indépendance en se raccrochant à notre passé d'adolescent; pour les économistes, nous sommes des porte feuilles vivants, un gigantesque marché . Les sites qui nous sont réservés pullulent sur internet, les médias ne cessent de parler de nous. Nous sommes partout, nous sommes la plus grande tribu du monde.

Nous sommes célibataire. Et si certains d'entre nous le sont par choix, la plupart est en quête de « l'âme soeur », le graal de cette nouvelle table ronde où personne n'est roi.

c'est aujourd'hui mon objectif. Après bien des années d'indépendance, de beuverie et de plaisirs tout personnel, je veux moi aussi entrer dans le modèle social occidental! Une vie commune, de l'amour, de la complicité, des privations, des concessions, des disputes et des réconciliations avec celle que j'aimerais!

Je veux la rencontrer, elle et toute sa famille, je veux pouvoir critiquer ma belle doche, me saôuler avec beau papa, tenter de faire ami-ami avec le frère ou la soeur de ma femme!

Mais je n'en suis pas là. J'en suis même très loin. Il faut d'abord que je trouve ce graal, que j'ai approché, mais que je n'ai jamais su saisir. Je vous le dis: aujourd'hui, mon destin est entre mes mains. Je suis le bras et la tête d'un projet complètement fou. Cette année, je tombe amoureux.

Il me faut un plan de bataille. Je pars à la guerre. Des dizaines de milliers de personnes sont des concurrents potentiels, il ne faut pas l'oublier. La stratégie tient en quatre mots: recherche, identification, approche, conclusion.

Je recense les lieux de rencontres à ma disposition, même virtuels. Ce serait dommage de passer à côté d'une belle histoire sous prétexte que le virtuel c'est pour les désespérés. Le virtuel est d'ailleurs le plus rapide. Je le tente en premier. Je m'inscris sur un site de rencontres, mets ma photo, écris une annonce que je pense accrocheuse et j'attends. Sur l'écran de mon ordinateur, de petites fenêtres apparaissent: « un membre visite votre profil! » ou « un membre vient de flasher pour vous! ». Et la plus intéressante des informations: « vous avez un message tchat ». je clique sur entrée. Une boîte de dialogue apparaît:

elle: bonjour, comment tu vas!

Moi: bien et toi?

on se connaît ni d'Adam ni d'Eve, mais la conversation s'engage facilement. C'est le miracle du dialogue par écran interposé! On ne sait pas si on plaît à l'autre, on ne sait pas qui est l'autre. Mais on s'en fout. Seul le besoin et le plaisir de communiquer avec une personne du sexe opposé est présent. Et les sites de rencontres trient les femmes par critères. C'est le temps de la société de l'information. J'ai la recherche, l'identification et l'approche d'un coup. Reste la conclusion.

Elle: Ca va bien. C'est quoi ton prénom? Qu'attends tu d'une femme?

Oh là! Elle est pressée! Je suis quand même un peu fleur bleue. Malgré le média que j'utilise, j'aurais préféré une conversation graduelle, surprenante, intelligente...une conversation quoi, pas un jeu de questions réponses.

Moi: euh... Quentin. Et ce que j'attends d'une femme? Rien, juste de l'aimer.

c'est classe ça, faut que je m 'en souvienne.

Elle: va falloir que j'y aille. Je te laisse mon numéro de téléphone si tu veux m'appeler.

qu'est ce que c'est que ces conneries !?

Moi: attends! Je ne sais même pas à quoi tu ressembles!

Elle: on se rencontre?

Une fenêtre apparaît à nouveau. Je peux y voir la personne avec qui je parle. Pas mon type.

Je n'y comprends plus rien. Ou plutôt si je comprends: c'est nul. Internet est la plus grosse usine à fantasmes du monde. Des gens qui ne se connaissent pas, mais qui veulent à tout prix rencontrer au mépris des règles les plus élémentaires du romantisme. Des femmes qui pour la plupart ne mettent pas leur photo, vous obligeant à l'imaginer tout au long du dialogue. Et lorsqu' elles montrent leurs visages...

conclusion: un fantasme doit rester un fantasme pour ne pas être déçu.

l'expérience est un echec, je me rabats sur la vraie vie. Je tente d'abord les bars branchés et les boîtes de nuit. Je m'habille en conséquence, branché mais pas trop. On a vite fait de vous cataloguer « mia » dans ce genre d'endroit. Difficulté de taille, l'entrée, gardée par un ou deux cerbères en costard haut de deux mètres et quasiment autant de large. Ils me détaillent de la tête aux pieds, suspicieux. Ils ne sourient pas. Ils ne sourient jamais, ça fait partie du jeu.

Les cerbères: « bonsoir, vous êtes accompagnés? »

je regarde à droite et à gauche, leur expliquant par le geste que je suis seul. Sombres crétins...

moi: Marc m'a dit qu'il y avait une soirée sympa ce soir, alors je suis venu.

Marc est le patron de l'endroit. Règle d'or: toujours connaître le patron, ou du moins faire comme si.

Les cerbères, à l'unisson: bonne soirée monsieur.

À l'intérieur, la musique est forte, mais entraînante. Tout le monde s'amuse, danse, discute, un verre à la main et un cloppe dans l'autre. L'endroit est sympa. La population est dense, on ne peut pas trop bouger. En observant mieux, on s'aperçoit que seuls quelques uns s'amusent vraiment. Les autres sont ivres. Ils se jaugent du regard, détaillent leurs tenues vestimentaires. C'est un endroit pour parader, par pour rencontrer. C'est le monde de la nuit. On fait comme si on connaissait tout le monde, à ceci près que personne ne parle vraiment à quelqu'un. Des « hey! Ça va toi? » fusent de tous les côtés, on se tape dans le dos, on s'embrasse.

Après un verre ou deux, je suis sur la piste de danse. Je danse seul bien évidemment. De toute les façons la musique ne permet aucune approche. Enfin, c'est ce que je croyais. Une femme de dix ans ma cadette s'approche et commence à me coller. Une minute plus tard on s'embrasse. Moi qui croyais internet rapide, je suis sous le choc. On ne fait plus la cour à une fille désormais, c'est elle qui vous fait du rentre-dedans. C'est pas plus mal mais ça surprend. La nuit et l'alcool exacerbent mes sens. Ce soir, j'ai envie d'être avec cette fille, même si elle ne me plaît pas plus que ça. Plaisir éphémère. Je sais que je suis en train de faire n'importe quoi. Demain, elle ne sera plus là.  Ce n'est pas elle que je cherche de toutes les façons. On s'embrasse une dernière fois. On sait tout les deux que l'on ne se reverra pas. Encore un echec.

Je ne suis pas abattu pour autant. J'entame le tour des lieux susceptibles de favoriser une recontre inopinée. Je m'inscris à un cour de salsa; tente de me présenter à une dizaine de femmes en 7 minutes montre en main au cours d'une soirée « speedating »; fais un voyage au prix exhorbitant en solitaire au club med; arpente les bars de toute la côte d'azur les uns après les autres; bronze sur les plages de sable bondées de joyeux touristes, mais rien n'y fait.

Mon optimisme commence à vaciller. Je me replie sur moi. Je m'enivre de comédie romantique sur DVD et lis tous les romans de Marc Levy. Mes convictions s'écroulent. Et si le Graal n'avait jamais existé? L'âme soeur! Pourquoi ne s'agirait-il pas d'un simple concept établi par l'Homme pour donner un sens à sa vie?

Après un an et des poussières de recherche acharné, je n'y crois plus. Je ne crois plus en rien de toutes façons. J'ai décidé de stopper là mes investigations. L'expression « âme soeur » ne fait plus partie de mon vocabulaire, je l'ai remplacé par « âme soeul ». il suffisait de remplacer le « R » par le « L ». je mène ma petite vie, je ne me prive de rien. Mes amis sont là, les voyages, les fêtes et les plaisirs tout personnel sont de retour.

Au fil de mes reflexions solitaires, je me suis rendu compte d'une chose: je poursuivais une chimère, une femme qui ne pouvait qu'exister dans mon esprit et qui se trouvait être le résultat de mes expériences passées. Elle avait toutes les qualités, des mensurations qui était pour moi idéales, bref, un modèle. Aucune place pour les défauts qui font pourtant tout le piquant d'une personnalité. Je sais aujourd'hui que si je rencontrais une telle personne, ce serait ma chose, une espèce d'individu synthétique, pas ma femme. Ce que l'on cherche, on veut qu'il corresponde en tout point à l'idée que l'on s'en fait. On passe ainsi à côté des gens, sans les apprécier à leur juste valeur, sans les aimer.

A la lumière de cette théorie, je vis mieux. Solitaire mais ça ne me pèse pas. Je suis débarrassé du fardeau de « l'âme soeur ». je profite des moments qui me sont offerts. D'ailleurs, je suis sur la plage ce soir, un sourire aux lèvres. La lune, rouge des rayons du soleil couchant, crève la mer. Elle s'élève doucement, pour retrouver sa couleur habituelle. Sur l'eau, un chemin d'argent serpente jusqu'à elle. Je m'évade dans le monde imaginaire que j'ai construit.

« je vous observe depuis un petit moment et je me demande ce qui vous fait sourire »

je me tourne vers cette voix si douce, si belle. Une jeune femme, les yeux gris comme la lune. Ses cheveux ondulent au gré de la brise qui vient de se lever. Pas très grande. Elle est vêtue d'une simple paire de jeans et d'un t-shirt. Elle me sourit. Ce que j' entrevois dans ses yeux me plaît. Je souris à mon tour, l'invitant à s'assoir près de moi.

« vous aimez rêver? venez dis-je, je vais vous expliquer... ».
Par liopane
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très rigolo! c'est un robot mais ça fait du bien ;-|)
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